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Au Cameroun, Le Casse-tête Des Écoliers « Fantômes » 

Au Cameroun, Le Casse-tête Des  Écoliers « Fantômes »

Lemonde

Dans la région de l’Extrême-Nord, près de 380 000 élèves du cycle primaire n’ont pas d’acte de naissance, un document pourtant indispensable pour accéder au collège.

Adama ne connaît pas son âge. Depuis sa venue au monde, elle n’a jamais eu d’acte de naissance. Officiellement, cette fillette n’existe donc pas. « Je connais mon nom parce qu’on m’appelle Adama Seini », souffle-t-elle. A l’école Camp militaire de Mora, dans la région camerounaise de l’Extrême-Nord, près de 400 enfants sont dans cette situation. Or les élèves de CM2, comme Adama, ont besoin de leur acte de naissance pour constituer leur dossier en vue l’examen national du certificat d’études primaires (CEP).

D’après Tombalbaye Japonais Fils, chef de l’agence régionale du Bureau national de l’état civil (Bunec), 378 762 enfants du cycle primaire n’avaient pas d’acte de naissance dans l’Extrême-Nord pour l’année scolaire 2019-2020, dont 33 395 élèves de CM2. « En 2017-2018 déjà, 43 000 élèves n’ont pas pu composer le CEP pour entrer en 6eexplique-t-il. Sans ce document, ces enfants abandonnent les études. »

Le problème est dû en grande partie à l’absence de centres d’état civil dans de nombreux villages. Depuis certaines localités, il faut parcourir 25 km, parfois davantage, avant de trouver un bureau opérationnel. Ce qui décourage souvent les parents. Fatalement, la corruption prospère dans ce désert administratif : des agents autoproclamés délivrent de faux documents ou font payer les familles afin d’établir les actes… « alors qu’ils sont officiellement gratuits », déplore Tombalbaye Japonais Fils.

D’après la loi camerounaise, une naissance doit être déclarée dans les 90 jours suivant l’accouchement. Passé ce délai, si l’enfant est âgé de moins de 6 mois, la naissance ne peut être enregistrée que sur réquisition du procureur de la République territorialement compétent. Au-delà de cette période, les parents risquent une condamnation et seul un jugement supplétif, rendu par un tribunal compétent, peut remédier à la situation. Cela implique des coûts, or « la population de l’Extrême-Nord est pauvre et les familles n’ont pas d’argent », soupire le chef de l’agence régionale, qui estime à 2 millions le nombre de personnes (enfants et adultes) sans acte de naissance dans l’Extrême-Nord.

Audiences foraines

A l’école Camp militaire de Mora, Adama et six de ses camarades ont débarqué dans le bureau du directeur, Oumate Mohama, pour confier leur « désespoir » de ne pas pouvoir passer leur CEP cette année. Une quarantaine d’enfants « fantômes » sont inscrits en CM2 dans cet établissement où la moitié des élèves sont des déplacés ayant fui les attaques de Boko Haram.

Depuis 2014, les incursions du groupe terroriste nigérian bouleversent la vie des familles. « Ils ont brûlé notre maison et mon acte de naissance », témoigne Amina, qui rêve d’être enseignante. Près d’elle, Doungous, Iza et Ali, originaires de Kolofata, Gancé et Limani, à la frontière avec le Nigeria, racontent « l’horreur », les bombes qui explosent, les amis « déchiquetés en morceaux », les parents et les proches assassinés… « Depuis que je suis réfugié à Mora, j’étudie beaucoup. Je veux être médecin pour aider ma famille », dit Ali.

Dans les départements touchés par le conflit, de nombreuses ONG aident à établir gratuitement les actes de naissance en organisant des audiences foraines pour les jugements supplétifs. En collaboration avec d’autres, le coordonnateur national de l’Association pour la protection des enfants éloignés de leur famille au Cameroun (APEEFC), Ezechiel Marvizia, dit avoir établi gratuitement près de 5 000 actes. Mais « plus de 60 000 familles nous ont fait une demande », soupire-t-il.

A l’école publique Siratare Groupe 2 de Bogo, une autre commune de l’Extrême-Nord, Boukar Oumarou, le directeur, égrène les conséquences d’un phénomène qu’il remarque depuis sa première année d’enseignement, en 2004 : des élèves intelligents qui décrochent, des jeunes filles qui, faute de continuer les études, se marient ou plongent dans la prostitution, des jeunes garçons qui gardent des bœufs, travaillent dans les champs ou deviennent des délinquants…

Ici comme dans deux autres écoles visitées par Le Monde Afrique, il est difficile de savoir avec exactitude le nombre d’élèves« fantômes » dans les classes autres que le CM2. Dans la région, le taux de sous-scolarisation est parmi les plus élevés du pays et les autorités privilégient les inscriptions en se fondant sur les déclarations des parents ou les bulletins scolaires de l’année précédente. Les actes de naissance ne sont pas nécessairement réclamés.

Campagnes de sensibilisation

Face à cette situation, le Bunec explique avoir redynamisé 85 % de ses centres d’état civil qui n’étaient pas opérationnels dans l’Extrême-Nord. Il a aussi installé des antennes dans quelques centres de santé où les femmes viennent accoucher. « Les actes sont établis sur place et aucune maman ne sort sans présenter le document », assure Tombalbaye Japonais Fils, qui précise que ce projet pilote rencontre un franc succès et a besoin de fonds pour être dupliqué dans tous les structures hospitalières de la région. Mais un problème demeure : quid des milliers d’accouchements à domicile ? Le chef d’agence dit miser sur des campagnes de sensibilisation intensives.

Et pour tous les enfants, comme Adama, qui ont dépassé le délai, « la seule solution est un décret présidentiel », comme c’était le cas durant l’élection présidentielle de 2011 pour les cartes nationales d’identité, poursuit Tombalbaye Japonais Fils : « Il suffira alors aux enfants ou parents de se rendre chez le chef du village, qui confirme votre identité, et avec ce document vous allez au centre d’état civil et on vous établit l’acte. »

En attendant, à Mora, Adama passe des nuits sans sommeil. «J’ai peur d’arrêter les études », s’inquiète la fillette. A l’école publique de Bogo, Fadimatou, 12 ans, inscrite en CM1, a commencé à épargner en vue de faire son acte de naissance elle-même l’année prochaine. Les week-ends et jours fériés, elle vend des tubercules au marché. « On m’a dit que ça coûtait 10 000 francs CFA [environ 15 euros]. Je cotise 500 francs CFA à chaque fois que je peux. Je passerai mon CEP », assure-t-elle, déterminée.



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